CAR ILS NE SAVENT PAS CE QU’ILS FONT

 

 

 

Les hommes continueront. Mais qui s’imagine encore que le progrès – ah ! le mot est lâché, on l’attendait celui-là, avec ses gros sabots et sa quincaillerie hors d’usage – les comblera de bonheur ? Autant et plus que jamais, ils vivront dans l’angoisse et dans l’incertitude. On pourra bien faire tout ce qu’on voudra, enterrer ou détruire les bombes, interdire les expériences et l’enseignement de la fission nucléaire, arrêter et fusiller les théoriciens et les praticiens de la physique atomique, les moyens de destruction sont à jamais parmi nous.

Et il est très douteux que personne ne s’en serve. On s’est servi de l’arbalète, proscrite comme trop meurtrière par le concile de Latran en 1179, condamnée par le pape comme diabolique et perfide. On s’est servi du canon. On s’est servi des gaz et des armes chimiques. On s’est servi de la bombe atomique. On trouvera mieux encore. Et on s’en servira.

Les décors où nous vivons ne sont pas là pour toujours. En doutez-vous, par hasard ? Sodome et Gomorrhe, et Troie, et Carthage se croyaient éternelles : elles ont été effacées de la surface de la Terre. New York aussi, et Paris, feront, un jour ou l’autre, des ruines très présentables que fouilleront des historiens et des archéologues. Et ils découvriront sur nous des choses peu vraisemblables.

La guerre n’est pas le seul moyen de faire périr les hommes et leurs œuvres. Il y a bien d’autres ressources : des rencontres, par exemple, avec des objets dégringolés du ciel que la science ne sera pas encore en état de détruire, ou des contagions intellectuelles, religieuses, mystiques, qui mèneraient comme par la main à des épidémies de suicides, dont nous avons déjà pu observer de très minces échantillons. Les progrès de la science permettent aussi d’imaginer des maladies qui laisseraient loin derrière elles tout ce que nous avons connu. Plus la science guérit, plus elle laisse aussi apparaître des formes nouvelles d’attaques contre la vie des hommes, plus recherchées. Plus résistantes. La peste, le choléra, la tuberculose, la variole reculent. Le sida leur succède. Le sida sera vaincu, personne n’en doute. Et de nouveaux monstres apparaîtront, personne n’en doute non plus, pour tourmenter les hommes et pour les détruire.

Par leur pensée et leur action, les hommes accélèrent la marche du tout dans des proportions prodigieuses. Mais ils ne savent pas les conséquences de cette action et de cette pensée. Tout se répercute dans un univers clos et leur moindre intervention a sur le tout des effets dont personne n’est capable de mesurer l’ampleur. Chacun connaît l’histoire du papillon qui bat des ailes dans les forêts d’Amazonie et qui déclenche, de proche en proche, un typhon au Japon. La pensée des hommes est autrement puissante que les ailes des papillons, et autrement imprévisible. Elle bouleverse le tout et le conquiert, mais elle ne sait pas où elle va. « L’homme sait assez souvent ce qu’il a fait, écrit Paul Valéry, mais il ne sait jamais ce que fait ce qu’il a fait. » Les hommes finissent par ne plus savoir, non seulement comme toujours ce qui va arriver, mais ce qu’il faut souhaiter. On nous assure que l’État, ressort de l’histoire des hommes depuis des millénaires, est appelé à dépérir et à disparaître.

C’est bien possible. Pourquoi pas ? Il est possible aussi que se forge un pouvoir aux dimensions de la planète et plus contraignant que jamais : la démocratie nourrit en elle de formidables tyrannies. Il est assez vraisemblable qu’unifiés par la science et par le déferlement des images, les vêtements, les nourritures, les mœurs, les idées elles-mêmes se rapprochent jusqu’à se confondre dans une banalité universelle. Et il n’est pas impossible que se recréent un beau jour entre les hommes des distinctions encore imprévisibles et inimaginables : rien ne plaît à la pensée comme de s’opposer à l’inévitable et de finir par en triompher. Ce qui semble le plus probable, c’est que le savoir rende le monde de plus en plus complexe. Et que, déjà contesté dans le roman, dans la peinture, en philosophie, en histoire – les exemples viennent en foule à l’esprit –, le rôle de l’individu se mette du même coup à décliner devant la montée des machines, des équipes et des masses. C’est possible. Ce n’est pas sûr. Le rôle croissant des moyens d’information et de communication, le pavillon des glaces, au loin, des univers virtuels peuvent contribuer à écraser l’individu ou tourner au contraire à son avantage en mettant des bornes aux pouvoirs du Moloch. Là encore : on ne sait pas. Et pas de quoi sangloter ni pousser les hauts cris. Les hommes n’ont jamais cessé d’être les derniers des Romains, les derniers des Abencérages, les derniers des chevaliers, les derniers des doges, des empereurs ou des papes, les derniers des Mohicans. Et de se jeter vers autre chose qu’on ne connaît pas encore.

Nous savons que nous venons de loin, mais nous ne savons pas d’où. Nous savons que le tout n’a pas fini sa course, mais nous ne savons pas où il va. Nous savons que nous sommes dans le temps, mais le temps nous échappe. Nous savons qu’il y a de l’être, mais il est impossible de rien en dire. De l’avenir qui nous attend et que nous croyons édifier, nous ne savons presque rien, ou peut-être rien du tout. Le passé commande l’avenir, mais l’avenir ne manque pas de ruses pour n’en faire qu’à sa tête. Et, quel que soit l’avenir, les hommes s’en arrangeront.

Presque rien sur presque tout
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